EN FRANCE, L’OPACITÉ EST UN MODE DE FONCTIONNEMENT. #TRANSPARENCE #COMPTES PUBLICS

Agnès Verdier-Molinié: «Eviter à nos enfants le déclassement de la France»

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FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN- Dans son dernier ouvrage, Agnès Verdier- Molinié détaille les empilements, les incohérences, les absurdités de l’administration française. Elle trace aussi la perspective d’une vraie réforme.

Agnès Verdier-Molinié est directrice de la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques» (IFRAP). Elle vient de publier «On va dans le mur» chez Albin Michel

Votre livre fourmille de révélations chiffrées sur les dépenses publiques et l’organisation de l’administration française. Avez-vous travaillé sur les informations ouvertes ou sur des documents confidentiels?

Dès que c’était possible, j’ai travaillé sur des informations ouvertes mais je ne pensais pas rencontrer autant de difficultés pour obtenir la plupart des chiffres et données. Un exemple: je n’imaginais pas, en commençant mes recherches, que personne ne connaissait le nombre de taxe, impôts et cotisations sociales qui pèsent sur les ménages et les entreprises en France. A priori, ma première estimation tournait autour 170 taxes et impôts… et finalement, jours après jours la liste s’est allongée pour atteindre 360! A l’étranger le nombre d’impôts et taxes tourne autour d’une centaine… Idem pour la liste des primes des agents de l’Etat, je pensais la trouver en trois clics sur Internet. Finalement pour avoir le Livre Blanc de l’Office national de paie, qui est le seul document exhaustif sur les primes de l’Etat, il a fallu que j’aille chercher une clé USB en catimini avec le risque que la personne qui m’aidait soit inquiétée si cela se savait. En quoi le sujet des primes de l’Etat est-il un sujet si important pour que la liste ne soit pas publique? Certainement car, en un seul coup d’œil quand on a les 4 000 pages imprimées sur son bureau, on comprend que le système ne peut continuer à être géré comme cela! On comprend aussi immédiatement comment on a perdu 290 millions d’euros après 6 ans de travaux infructueux puisque que le projet de logiciel de paie ne pouvait pas fonctionner et. Personne n’a dû oser dire qu’il fallait, avant de développer un logiciel, réduire le nombre de primes et appliquer les mêmes dans tous les ministères…

Quel crédit donner aux études réalisées par l’Ifrap. Par exemple sur le nombre de taxes en France ou de primes versées par ministères?

Pour le nombre de taxes, impôts et cotisations sociales nous sommes arrivés à 360 identifiées mais si nous en avons oublié dans la liste, bienvenus ceux qui les identifieraient. Pour le nombre de primes, le chiffre de 1851 primes est un chiffre officiel qui avait déjà filtré. Ce qui ne l’était pas, c’était le nombre de primes par ministère. Pour le nombre de mandats paritaires, 100 000 est une estimation qui semble juste mais le chiffre exact est quasi-impossible à recalculer même pour les meilleurs experts du paritarisme…

Avez-vous rencontré des oppositions vigoureuses ou menaçantes?

Ce qui étonne, c’est surtout le mutisme des organisations publiques quand nous les questionnons. Les chiffres que nous demandons sont toujours indisponibles. Pour se procurer les bilans sociaux des départements par exemple, il a fallu passer, en plus d’un premier email de demande, une centaine d’appels téléphonique et une cinquantaine de relances par email. Tout cela pour des documents qui devraient être en ligne, accessible à tous les citoyens. Aussi, quand nous osons demander les comptes annuels des caisses primaires d’assurance maladie ou des caisses d’allocations familiales, c’est encore plus problématique. Nous n’avons réussi, sur une centaine, à en obtenir un peu plus d’une dizaine et là, l’accueil est souvent glacial avec la question qui revient systématiquement: «de quel droit demandez-vous nos comptes?». Nous avons souvent l’impression que les organisations publiques ont oublié qu’elles travaillent pour la collectivité avec des deniers prélevés sur le travail de chacun d’entre nous.

Comment expliquez-vous cette opacité. Est-ce le fruit du désordre ou la preuve d’une volonté de dissimulation?

Probablement un mélange des deux mais, il faut se rappeler que l’opacité a été la règle pour beaucoup de gestionnaires publics jusqu’à il y a peu de temps. Il a fallu attendre 2013 pour que la réserve parlementaire soit publiée, grâce au travail de la société civile à travers l’association Pour une démocratie directe. Il a fallu attendre 2015 pour que l’on commence à se poser la question de sa suppression. Et ce n’est pas encore fait. En 2013, la Cour des comptes elle-même s’inquiétait de ses difficultés à compter le nombre exact d’enseignants en France, finalement elle a dû se contenter d’une estimation du nombre d’enseignants théoriques… un chiffre contradictoire avec celui du ministère de l’Éducation.

A l’inverse, bénéficiez-vous de la bienveillance et même du soutien dans l’information de fonctionnaires ou de haut-fonctionnaires?

Ce qui est très motivant depuis quelques années, c’est l’aide croissante d’agents des collectivités, de l’Etat ou des organismes sociaux qui viennent nous apporter leur expertise et des données. Beaucoup d’agents souhaitent une vraie réforme structurelle de la sphère publique car ils ont pris conscience qu’ils étaient les premières victimes des doublons de compétences et de la gestion hasardeuse des ressources humaine qui prime encore dans nos administrations. Ces agents qui sont passionnés par l’intérêt général et la mission de service public déplorent, par exemple, l’abandon du jour de carence ou le fait que la rémunération à la performance ne soit toujours pas appliquée… C’est important pour nous de pouvoir échanger avec eux et étudier les politiques publiques au plus près du terrain. Grâce à cela, nous avons constaté qu’un nombre non négligeable d’agents est prêt à bouger sur la réorganisation de la France. Parfois même plus que nos élus.

Est-ce, selon vous, propre aux services publics où l’on peut trouver la même complexité dans de grands groupes internationaux?

La complexité guette toute organisation et plus l’organisme est important, plus le risque est élevé. Le souci, c’est qu’une entreprise privée, qu’importe sa taille, devra toujours soigner sa gestion au risque de faire faillite. Le service du client prime toujours. Quand on étudie nos administrations et nos services publics, le service du public n’est plus toujours la première préoccupation. Réorganiser nos politiques publiques demandera de remettre le service de la collectivité au cœur de la démarche. Cela passe par la simplification, une redéfinition du qui fait quoi, un Parlement qui évalue vraiment les dépenses publiques au lieu de tomber de légiférer à tours de bras…

Comment les politiques de droite ou de gauche ont accueilli votre livre? A droite quel candidat à la primaire se rapproche le plus de vos propositions?

Le titre du livre «On va dans le mur…» s’est imposé à moi car, lors de mes rencontres avec de grands décideurs de nos administrations, des ministres, des anciens ministres et des élus, une majorité d’entre eux m’ont dit, sur des registres différents (mais toujours en off) qu’ils avaient le sentiment que la France allaient dans le mur. Ils le disent tous en reconnaissant qu’ils ne savent pas vraiment comment mettre en place les réformes structurelles. C’est assez déstabilisant d’autant qu’en parallèle, ces mêmes personnes disent: «on compte sur la Fondation IFRAP pour faire la pédagogie de la réforme, expliquer aux Français, aux agents, aux élus, qu’il faut simplifier, réorganiser, réduire la dépense publique et la charge fiscale et sociale».

Au fond, ce qui est positif c’est qu’un consensus sur les réformes est entrain de naître. Il faut le consolider. Le clivage n’est plus vraiment entre gauche ou droite mais entre conservateurs et réformateurs. Quand je vois comment réagissent à mon livre Emmanuel Macron, Thierry Mandon, Alain Juppé, Bruno Le Maire, François Fillon ou Xavier Bertrand, j’ai espoir que ça bouge. Et c’est maintenant, avec les taux bas dont bénéficie notre dette, qu’il faut bouger. Ensuite, les marges de manœuvre risquent de beaucoup se réduire.

Avec tant d’empilement et de complexité, comment des réformateurs même très convaincus peuvent-ils s’y retrouver?

L’essentiel est surtout d’éviter les «réformettes» qui n’aboutissent qu’à rajouter des couches, empiler et complexifier. Souvent, quand on parle de «réforme» dans notre pays, on oublie le but premier qui est de redresser nos comptes publics et de relancer la dynamique de la création d’emplois marchands. Prenons l’exemple de la réduction du nombre de régions, je crains qu’on ait oublié en route que cela devait permettre de réaliser des économies!

Donnons-nous donc des objectifs à atteindre collectivement. Je propose par exemple dans le livre de fixer un objectif de 5000 super-communes à l’horizon 2030, de remonter l’âge de départ à la retraite à 65 ans d’ici 2023, d’abaisser le niveau de dépense publique à 50% du PIB d’ici 2025. La réorganisation de notre système passera par un discours clair et de vérité aux Français et une stratégie transparente et exposée à l’avance. Loin de ce quoi voit jusqu’à présent dans les campagnes électorales.

Certains vous reprochent d’avoir une approche idéologique «ultralibérale». De vouloir faire subir une violente purge à la France. Est-ce un livre idéologique? Que vous inspirent ces critiques?

«On va dans le mur…» n’est pas un ouvrage idéologique mais une tentative pour réveiller nos élus, nos responsables publics et l’opinion publique et leur donner envie de prendre à bras le corps les maux qui plombent notre économie. Ce livre est basé sur des chiffres factuels qui bloquent la création d’entreprises, l’innovation, la création d’emplois et donc l’ascenseur social. Dans tout pays moderne, les services publics et l’impôt sont nécessaires. Il convient juste de ne pas oublier que pour mettre en commun et redistribuer, la première étape est de produire et qu’un bon système bien géré est préférable à un système qui génère du déficit et du chômage. Ceux qui réorganiseront la France ne le feront pas pour faire plaisir à Bruxelles ou à nos créanciers, ils le feront pour éviter à leurs enfants le déclassement de la France. Cela n’a rien d’idéologique.

Source : Figaro-vox/Vincent Tremolet de Villers

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Que demande un citoyen de la part de ses gouvernants: Qu'ils fassent ce pourquoi ils ont été élus. Un peu de respect et de considération. Hors, aujourd'hui c'est tout le contraire... Alors, oui, je suis indigné!!! Au vu de ce que j'ai découvert depuis que j'ai ouvert ce blog, je suis révolté!!!
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