DÉDÉ, LE GILET JAUNE (COMME TANT D’AUTRES)

 

dédé 

Dédé a derrière lui toute vie de droiture. Il a durement travaillé et ne doit rien à personne. Bien qu’il ne le regrette absolument pas, un seul choix de vie lui laisse un goût d’amertume. Ce fut lorsqu’il annonça à son père qu’il ne reprendrait pas l’exploitation agricole familiale. Une vie complète asservie à la terre et aux bêtes pour gagner trois fois rien voire pour finir par se pendre au fond d’une grange, très peu pour lui. Et d’ailleurs, quand il regarde ce que sont devenus ses copains d’enfance qui ont essayé, souvent en vain, de vivre de leur ferme, il se dit qu’il a bien eu raison. Mais la dispute avec son père fut violente et cassa quelque chose pour toujours dans leur relation. Le vieux n’admettait pas que ces terres qui se transmettaient de père en fils depuis quatre générations partent à vau-l’eau. Lorsque deux ans plus tard Dédé obtint son bac C et une admission en BTS, il put lire une grande fierté dans les yeux de son père, lui qui avait arrêté l’école à 16 ans. Mais le vieux ne lui dit rien. Quelque chose était brisée.

Son BTS en poche, Dédé trouva facilement un boulot dans une PME de sa région. C’est là qu’il rencontra Amélie et fonda sa famille. Lorsque sa PME fut rachetée par un grand groupe, tout le monde y vit un bon signe. Une sécurisation de l’avenir. Mais quelques années plus tard, le grand groupe fut lui-même racheté par un fond d’investissement. Celui-ci le restructura en profondeur pour garantir une meilleure rentabilité aux actionnaires. Sans qu’il comprenne vraiment pourquoi – la PME était bénéficiaire – l’entreprise de Dédé ferma ses portes. Avec les copains de la boîte, Dédé essaya bien se battre pour la sauver. Mais en vain. Ils se heurtèrent à des murs et Dédé ne récolta que quelques miettes pour aller faire sa vie ailleurs. Il retrouva un nouveau boulot, mais loin de chez lui. La famille dut déménager et Amélie abandonner le CDI qu’elle avait depuis 10 ans, pensant en retrouver facilement un. Ce ne fut pas le cas. Amélie galéra pendant 4 ans et Dédé dut nourrir toute la famille avec son seul salaire qui, bien sûr, n’était plus le même que celui qu’il avait connu dans la première PME. Le couple traversa une véritable tempête et fut à deux doigts de se briser. Des copains qui ont vu leur famille exploser et leurs enfants aller de familles recomposées en familles recomposées, Dédé en connaît plein. Avec Amélie, ils sont fiers d’avoir su dépasser ces turbulences et offrir à leurs enfants un foyer stable, même si tout ne fut pas rose, loin de là.

Aussi, lorsque la nouvelle boîte de Dédé fut restructurée alors qu’Amélie venait tout juste, enfin, de signer un CDI, il s’est dit qu’il était hors de question de retomber dans la galère. Il accepta donc un poste à 40 kilomètres de chez lui et ferait donc la route tous les jours. Et il la fait toujours.

Il la fait le nez sur le compteur pour ne pas se faire flasher. Parce qu’une prune de 45 euros et c’est le budget viande du mois qui part en fumée. Il a fait le calcul : avec la nouvelle limitation à 80 kilomètre/heures, cela lui fait désormais 15 minutes de plus par jour sur les routes. 1H15 par semaine, 5 heures par mois. Il y avait bien une ligne de train qui lui aurait permis de raccourcir son temps de voiture, mais elle a été fermée il y a bien longtemps.

Avec la poste de son village qui a elle aussi fermé, cela lui fait aussi 10 kilomètres supplémentaires à faire pour aller chercher le moindre colis. Idem pour les courses, le toubib et le dentiste (lorsque ses fins de mois lui permettent d’y aller). Et ne parlons même pas des spécialistes : Dédé et Amélie ne savent plus ce que c’est.

Chez eux, les fins de mois sont difficiles. Bien que leurs revenus ne soient pas très hauts, depuis qu’ils n’ont plus les enfants à charge fiscalement, ils passent un mois et demi de salaire en impôts sur le revenu. Lorsque Dédé voit certains qui gagnent bien plus que lui être non imposables en profitant des niches fiscales, il est écœuré. L’exemple le plus flagrant est un cousin éloigné qui a fait un bel héritage et a tout placé en rentes dans des niches. Il gagne mieux que lui, paye moins d’impôts tout en restant à la maison. Alors quand Macron a annoncé sa « flat tax » sur les revenus du capital et la suppression de l’ISF, Dédé a eu un haut le cœur. Car en plus des impôts sur le revenu, la taxe foncière du petit pavillon qu’il a acheté à crédit ne cesse d’augmenter. Quand il regarde sa facture d’électricité, Dédé ne comprend pas. Il paraît qu’il faut arrêter le fuel et le gasoil, mais sa facture n’arrête pas d’augmenter, même en chauffant au strict minimum son petit pavillon. Et quand il regarde le détail de sa facture, il voit des taxes partout.

Non, Dédé ne comprend pas. Il ne comprend pas tous les cadeaux qui sont faits, des dizaines de milliards, aux grosses boîtes qui suppriment des emplois. Il ne comprend pas les dizaines de millions que gagnent les grands patrons. Il ne comprend pas tout ce fric qui va sa cacher dans les paradis fiscaux. Il ne comprend pas qu’un ancien ministre qui a caché des centaines de milliers d’euros, mentit au président, aux représentants du peuple et à tous les Français, que cet ancien ministre condamné à de la prison soit exonéré de peine. Il ne comprend pas qu’on lui ressasse depuis vingt ans qu’il faut être plus compétitif, qu’il faut se serrer la ceinture. Que l’Europe le protège. Ah, l’Europe, quelle belle escroquerie ! En 2005, il avait bien essayé de lire le projet de traité constitutionnel. Mais le verbiage des technocrates, très peu pour lui. Et puis on lui avait déjà promis qu’avec Maastricht et l’euro, tout irait mieux. En fait, tout a été pire. Et la deuxième fois qu’il a perdu son boulot, c’est quand son usine est partie en Slovaquie. Alors, Dédé avait voté non. Quand quatre ans plus tard, le traité de Lisbonne est passé en douce, Dédé s’est dit que les politicards se foutaient vraiment bien de sa gueule. Depuis, Dédé ne vote plus.

Sa vieille Clio, il craint qu’elle ne passe pas le nouveau contrôle technique. Si c’est le cas, il ne sait pas comment il fera pour aller travailler. Il n’a jamais acheté de voiture neuve de sa vie et ce n’est pas avec le bonus de 4000 euros du gouvernement qu’il peut se le permettre. Et puis de toute façon à quoi ça sert ? Aussi bien dans 2 ans, dans 3 ans, dans 4 ans, on sortira une nouvelle norme ou un nouvel impôt qui l’empêchera d’utiliser une nouvelle voiture.

Alors ce soir, après le boulot, comme hier soir et comme demain soir, Dédé mettra son gilet jaune et ira rejoindre quelques copains sur un rond-point. Bien sûr, il n’approuve pas les casseurs et tous ceux qui font n’importe quoi. Les tags sur l’acte de triomphe, ça l’a fait gerber. Mais ce qui le fait encore plus gerber, c’est le mépris et l’arrogance de ces bobos parisiens pour les Français qui roulent au gazole et fument des clopes, pour ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un costard, pour ceux qui ne trouvent pas un boulot juste en traversant la rue, pour ceux qui ne sont rien, pour les sans-dents. Oui, Dédé en a vraiment plein le cul de tout cela.

Au fond, Dédé ne demande rien. Juste qu’on lui foute paix et qu’on laisse vivre sa vie dignement.

 Source : Blog Gaulliste Billet invité de L’Oeil de Brutus

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Que demande un citoyen de la part de ses gouvernants: Qu'ils fassent ce pourquoi ils ont été élus. Un peu de respect et de considération. Hors, aujourd'hui c'est tout le contraire... Alors, oui, je suis indigné!!! Au vu de ce que j'ai découvert depuis que j'ai ouvert ce blog, je suis révolté!!!
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2 commentaires pour DÉDÉ, LE GILET JAUNE (COMME TANT D’AUTRES)

  1. limon dit :

    belle histoire de vie comme il y en a beaucoup , si elle n’était pas tragique !

  2. Ping : L’HEURE DES COMPTES A SONNÉ | uncitoyenindigné – DE LA GRANDE VADROUILLE A LA LONGUE MARGE

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